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Rosa Mystica: la mission aux pieds nus Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
14-09-2009
Rosa mystica III : la mission aux pieds nus


Pour la troisième année,  l'Association Catholique des Infirmières et Médecins participait à la mission humanitaire de sa petite sœur AcimAsia. Notre permanence se situe dans le sud de Mindanao à General Santos aux Philippines. Une région où la guerre avec les Moros n'a jamais cessé depuis la découverte de l'archipel  par Magellan. Les islamistes réclament la souveraineté sur la totalité de cette île alors qu'ils n'y représentent guère plus que 20 % de la population. La France serait bien inspirée de regarder ce qui se passe là-bas à titre de leçon pour le futur.

Notre implantation à GenSan -comme on dit- est importante et fantastique par le réseau de médecins qui y sont associés. Et comme par le passé nous étions reçus au Capitole de la province, dans le palais du gouverneur, aidés par la police, l'armée et le personnel municipal. Un organigramme était prêt. On y trouvait pas moins de 120 volontaires de huit nations différentes. Les Français au nombre de 21 en étaient la force de frappe. Puis patatras. Une véritable psychose de la fièvre porcine est installée dans tout le pays. On la voit écrite en grosses lettres au flanc des autobus. Sanction pour les Européens : 12 jours de quarantaine à l'ombre des cocotiers, à contempler les coraux les plus beaux du monde. Nous n'étions pas là pour ça. Et nous nous apprêtions à faire des confettis avec nos billets d'avion. Recours : l'île de Leyte où il y a apparemment la plus grosse concentration de traditionnalistes du monde, n'est pas soumise à la quarantaine. Accord du gouvernement central. Après des atermoiements, le gouverneur dit non : notre présence risque de troubler la rentrée des bénéfices des médecins établis. Bien sûr, nous travaillons gratuitement et nous assurons la totalité des soins. Ainsi  Il faut aller ailleurs. Yolly notre dévouée secrétaire pense qu'il y a du travail à faire : un typhon vient de chasser des milliers de villageois vivant au nord de Manille. Problème récurrent : les routes sont détruites par les coulées de boues. Et accueillir un ensemble de volontaires. Où ? Soigner ? Soigner comment ? Même les hélicos de l'armée ne pourraient nous débloquer en raison du brouillard.

 

L'église en plein vent

Ce sera alors la solution la pire qui nous apparaîtra comme la meilleure à l'avenir. La Fraternité Saint Pie X est en train de construire une église à Sanpaloc à 60 kilomètres de Manille (trois heures de route). Yolly fait monter en catastrophe des bâches autour du bâtiment dont le chœur  est terminé, mais qui reste en plein vent. Un chrétienté est rassemblée autour de son église. La sacristie au niveau inférieur est aménagée en salle d'examen. Une pièce conjointe du sous-sol servira de pharmacie. Les combles servent de dortoir aux Philippins. Les Françaises sont regroupées dans une villa proche à six par chambre. Les volontaires philippines sont entassées dans un trou à rat jouxtant l'ancienne chapelle à deux pas. Les garçons s'entassent et dorment à même le sol dans les combles de l'église en construction. Le traiteur qui apporte des repas sommaires, comme tous les Philippins, se repose le samedi. Menu de ce soir-là : cacahuètes. Quelques-uns d'entre nous, les privilégiés sont dans un « resort » sorte de pavillons un peu dispersés. Mais l'eau glacée des montagnes manque aux robinets et à la douche qui coulent en filet. Les chiens de garde aboient sans raison et réveillent ceux qui dorment. Une employée prévient que dans le bâtiment central il y aura la fête, sorte de karaoké. « Doc, vous n'auriez pas des fois un somnifère ! »  Doc a tout prévu.

Nous allons vivre sous un déluge permanent de pluie : c'est en effet la mousson. Sauf qu'il n'a pas plu autant depuis 28 ans. Les pluies qui ont suivi un typhon,  tombent par paquet. Vaille que vaille sous nos bâches nous essayons de protéger nos patients et nous-mêmes. Nos trois prêtres se sont fait une spécialité de creuser des tranchées pour drainer l'eau ; et ceci malgré les deux tonnes de graviers qui ont été répandus pour éviter de patauger dans la boue. Les chaussures sont devenues inutiles. Le plus simple est de se mettre pieds nus dans des tongs.

 

La moitié des effectifs

Puis ce sera la souffrance des  hommes. Faire vingt kilomètres à pied sous un torrent de pluie, attendre sous une bâche durant cinq heures pour quelques soins donnés en catastrophe. Ce sont nos patients. Nous ne sommes plus que la moitié des effectifs prévus initialement. En effet les infirmières ou élèves infirmières n'ont pas l'argent nécessaire pour venir en avion de notre base à Général Santos. Péniblement ceux qui restent se mettent au travail. Mais ce qui est appelé ici la registration a été parfaite. Dans cette région la population est à 95% catholique. Mais que veut dire ce mot ? L'attachement à une image sainte, un scapulaire, un chapelet. Le bilan sera de 500 impositions de scapulaires. 2000 chapelets bénis et distribués, des centaines d'images saintes et de médailles miraculeuses. Des préparations au mariage et au baptême. Un des prêtres français bénira 120 maisons.

Une équipe sera détachée à la demande du maire pour aider un village d'enfants qui n'ont rien à manger. Ce sera notre deuxième implantation permanente de l'ACIM dans ce pays. Elle se pérennisera si nos amis continuent de nous donner  un peu d'argent. Cinq euros permettent à un enfant de survivre durant mois.

Nous avons  effectué 3130 actes médicaux. Les médecins ont travaillé de quatre à sept selon les jours. Les dentistes de un à cinq. Ce sera aussi l'aide principale de l'armée : huit militaires viendront pour pratiquer les extractions dentaires. Des liens d'amitiés se sont créés. Le nombre des volontaires a oscillé entre 67 et 77. Rappelons que si nous avions pu effectuer la mission au Capitole de Sarangani comme prévu nous aurions été le double. Et pourtant nous avons battu notre propre record  de personnes soignées. En 2008 qui était de 2780 patients mis en dossiers à Géneral Santos, Mindanao.

Nations représentées à Rosa Mystica, toutes fonctions confondues et par ordre de représentation. Philippines, France, Etats-Unis, Irlande, Singapour, Malaisie, Indonésie, Canada.

Samedi 1er août. Tant de monde encore à voir. Nous décidons de rester une journée de plus. Elle sera la plus éprouvante. En effet une partie des volontaires sont repartis. Les militaires ont regagné leur caserne. Il reste une dentiste philippine, les deux médecins français. Jean-Pierre Dickès crèvera le plafond  du nombre des consultations en voyant 129 personnes il a le conduit auditif en feu à force d'enlever et de remettre son stéthoscope. Le déluge du ciel nous tombe sur la tête ce qui permet de faire halte au feu après douze heures de  travail. Nous n'avons même plus faim. Nous pataugeons dans la boue. Trempés jusqu'aux os, nous nous débarrassons de nos chaussures. Les médecins aux pieds nus. Les Philippins ne portent pas de chaussures. Seulement ces sandales plastiques appelées tongs. Les chaussures dans l'eau et la boue sont devenues bien inutiles.

 

Chez les pygmées

Un de nos objectifs  était de nous occuper des pygmées. Les atermoiements du gouverneur de l'île  Leyte où ils sont nombreux, nous avait obligés à y renoncer. Mais une tête de pont avait été lancée par l'abbé Couture arrivé avec deux tonnes de riz, des boîtes de conserve et des tongs en fin d'année dernière à 120  kilomètres  au Nord Manille. Une sorte de petit reste épargné par la catastrophe de l'éruption du Pinatubo en 1990. Sauvé in extremis entre deux coulées de lave par des hélicoptères chinois. Rejeté dans les vallées. Mendiants dans les villes. La moitié mourra de faim. Une brave religieuse, sœur Eva,  réussit l'exploit de les réimplanter et s'est battue pour qu'ils aient un petit territoire. Ils n'ont que des serpents et des singes à manger.

Nous sommes arrivés très tard. En effet le chemin d'accès était transformé en ruisseau de boue. Nous pataugeons à pieds nus pour rejoindre le village en gravissant une montagne dans une véritable coulée de boue. Un carabao, sorte de buffle gris, animal fétiche du pays, tire une sorte de traineau en bambou avec les médicaments et 500 kilos de riz. La religieuse s'acharne à sauver ce qu'il reste de cette communauté traditionnelle devenue catholique. La moitié des villageois est malade. Espérance de vie 28 ans. Il faut ensuite  repartir. Nous promettons à sœur Eva de revenir.

 

Le temps des larmes

Le dimanche après la Messe,  c'est la fin de la mission. Nous verrons alors une chose inouïe. Les gens de la ruelle sont sur le pas de leur porte pour nous dire adieu. Certains fondent en larmes. Et nous aussi, les gorges se nouent. Les larmes montent aux yeux. La Grâce du don des larmes. Lundi, c'est le retour à Manille. L'équipe commence à s'effilocher. Xavier ( 3ème mission) part le premier. Le hasard nous fait noyer dans la foule qui rend un dernier hommage à Corazon Aquino ; 250.000 personnes pour admirer un personnage libéral qui notamment en ne maîtrisant pas la corruption avait réussi l'exploit de faire passer son pays de la  deuxième position économique de tous les Etats Asiatiques après le Japon, à la quatrième dernière.  Un ami de la Tradition nous reçoit dans une sorte de club de plongée. Le repos est de deux jours. Un peu de natation. Dormir...Mais les coqs omniprésents ne savent pas ce qu'est le sommeil des humains.

Mais nous n'avions pas encore réalisé que le pire nous attendait. Nous ne nous étions pas aperçus  que toute l'humilité de ces pauvres gens, l'aide que nous leur avions apportée dans des circonstances difficiles avait créé une unité fantastique entre nous. Avec nos prêtres, face à toutes ces misères, et nos difficultés, nous étions devenus un seul corps, une seule âme au contact de ces pauvres gens qui nous avaient donné tant de sourires, de salamat  Un lien quasiment surnaturel. En nous quittant, c'est cela qu'il faudra disloquer. Rosa Mystica. Une fleur dont les pétales allaient se perdre, se disperser. Magali partait pour quatre mois à General Santos afin d'aider Yolly notre vaillante secrétaire à la permanence d'ACIM Asia. Chacun d'entre nous la serra dans les bras en pleurant. Pleurer de notre séparation et pleurer de bonheur. Tous simplement parce que nous avions tous implicitement compris que notre vie, après ce que nous avions vu, ne serait plus jamais  la même. (merci !).

Mais l'an prochain nous serons tous là au même endroit. Ce sera la grâce de Rosa Mystica que nous avons tant prié pour nous-mêmes et pour tous ces pauvres gens. Merci mon Dieu pour la pluie, le bain de boue et le bain de Grâces.

                                                                                  Bernadette Abrassart

 
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